Les Chroniques d'Arkhan

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Si Tharbas m'était contée (2ème partie)

Du vrai pouvoir

son jeune disciple Farim, qui se plaignait des abus de pouvoir d’un administrateur du Vizir Imad AlQuarum, le sage Ilmad Ibn Fatahoui répondit :

« eune idiot impétueux ! Tu te plains encore des agissements d’un fonctionnaire infatué . Te trouves-tu à ce point misérable que pour concéder du pouvoir à un petit bureaucrate ? Car la véritable question à se poser est de savoir ce qui permet ici à un homme d’imposer sa volonté aux autres.

enses-tu réellement que cet homme possède le moindre pouvoir ? Il n’est que le dépositaire de la puissance d’un autre. Sa légitimité est issue de la volonté du Vizir lui-même. Si tu es prêt à te plier aux décisions du vizir, tu te dois alors de te soumettre aux décisions de ses représentants. Car tu n’es pas homme à t’opposer au Vizir, n’est-ce pas ? Non, sûrement pas ! Tu ne t’estimes sans doute pas assez puissant que pour oser l’imaginer.

ais t’es-tu jamais demandé d’où venait le pouvoir du vizir ? Finalement, il n’est que chair et sang. Rien de divin en lui ne le prédestinait à la gloire et à la puissance qui sont siennes à ce jour.

ette puissance lui vient de par la naissance me diras-tu… Certes ! Mais crois-tu que son entourage lui obéissait comme aujourd’hui alors qu’il n’était encore qu’un jeune enfant ?

a puissance serait-elle issue de sa position sociale ? Il est vrai qu’il est le maître de notre belle ville de Tharkemyr et qu’il dirige la flotte de navires de guerre la plus imposante de nos Etats. C’est donc un chef militaire puissant et respecté.

ais somme toute, sa puissance militaire ne repose que sur quelques navires achetés à prix d’or à des marchands pour assurer leur sécurité sur des routes commerciales maritimes établies depuis bien longtemps et qu’il se contente d’entretenir prudemment.

ès lors, son pouvoir et sa légitimité ne reposent que sur l’importance du négoce et l’obligation qu’ont les marchands d’utiliser ses routes et ses infrastructures. Sans les marchands, il ne serait qu’un petit chef militaire parmi tant d’autres.

u’arriverait-il, selon toi, si les marchands qui le soutiennent, comme la maison marchande Aah-Te-Huti, passaient des accords de transport avec d’autres cités ? Penses-tu qu’il survivrait à une telle épreuve ? Le pouvoir ne reste pas éternellement aux mains des mêmes hommes. Ce ne sont que des géants de papier, des fantômes du pouvoir admirés ou haïs par des esprits jeunes. Mais quel marchand est assez riche que pour s’opposer à un seigneur ?

egarde l’alchimiste Oussim Bosir, à qui la légende attribue la création du premier sans visage. Ce n’était qu’un simple mélangeur de cornues et pourtant, il fut l’homme le plus puissant de sa génération. Amusante ironie de la destinée et de l’ordre cosmique ! C’était, selon les textes, un homme maigrelet et souffreteux, ne survivant que par l’utilisation quotidienne de potions de soin… Mais même sa puissance issue de la liqueur noire ne l’a pas empêché d’arrêter la roue de la vie et de finalement rejoindre le grand tout.

on ! L’essence du pouvoir a des origines bien plus complexes. La puissance des hommes vient de leurs capacités à interagir et à former un réseau de relations. Unis, les hommes sont plus forts. Mais ce qui les renforce peut également les affaiblir. Car désormais, ils sont liés entre eux.

eul, un Tharbian n’est rien. Il n’est que par les liens qu’il crée et la solidité de ceux-ci. S’attaquer à cet homme se résumerait à arracher des pierres du mont Kariis : l’avalanche que tu provoquerais t’emporterait aussi sûrement que la tempête emporte les cendres d’un mort sans même que tu ne sentes le moindre souffle de vent sur ta nuque.

oilà ce qu’est le pouvoir. Tout le reste n’est que vanité. »

Du beau et du précieux

« lors, mon jeune disciple, je te vois t’extasier sur cet objet de bien peu de valeur … oui, ton visage me confirmes ton étonnement sur le peu d’intérêt que je porte sur cette chose, ce pseudo objet d’art qui, bien qu’il vaille ses quelques milliers de pièces, ne me semble même pas digne d’un regard. »

’un geste, le maître Ibn Fathaoui brisa le vase dont il parlait devant les yeux ébahis de son disciple … Farim ne pu retenir un hoquet de surprise.

« iens voir cette vieille armoire que je n’ouvre jamais » déclara t-il en ouvrant une immense armoire finement décorée, dorée à l’or le plus fin et rehaussée de pierreries de grande valeur. Dans l’armoire se trouvait, posés pêle-mêle de nombreux objets dont la finesse et la beauté créaient une harmonie de couleurs et de formes.

« u vois tous ces objets, eh bien, jamais aucun d’entre eux ne sera exposé dans ma maison. Ce sont pourtant des cadeaux offerts par des amis étrangers qui pensaient par là me faire un cadeau magnifique. Aussi peu de compréhension de l’âme tharbianne me chagrine de leur part mais bon, l’amitié doit souvent passer au-delà des considérations culturelles. La sauvagerie des terres étrangères doit nous faire mieux appréhender le manque de raffinement de leurs habitants aussi agréable que soit leur compagnie ou leur conversation.

n effet, ces objets ne sont rien comparés aux grandes créations des tharbians. Nous seuls avons réussi à maîtriser toutes les subtilités des ouvrages issus des mains des artisans.

ous n’avons pas les meilleurs artisans, nous sommes les meilleurs artisans !

e ne sera jamais une question d’entraînement ou de savoir-faire mais simplement une loi de la nature renforcée par notre culture du beau et du précieux. Nous seuls sommes à même de comprendre la nature profonde du beau et du luxueux.

ue de vulgarité tout autour de nos états … La plus belle salle de banquet des états du nord ne saurait être digne de nous servir de cuisine … Le plus beaux bijoux des Magiocrates ne serait qu’un hochet pour enfant de Tharbas.

es artisans tharbians sont enrichis par les étrangers en leur vendant les rebus de leur production, tout ce qui ne pourrait trouver acquéreur en nos terres.

e que les étrangers ne comprendront jamais, c’est qu’un artisan ne fera jamais qu’une « Zakât » dans sa vie. Une seule œuvre résumera tout son art, toute sa vie, toute son existence … Le reste de ce qu’il fera ne pourra jamais que s’en approcher …

n raconte des histoires sur des artisans connus qui se sont donné la mort une fois leur « Zakât » réalisée.

es artistes ne pourront jamais atteindre ce summum car ils peuvent, jour après jour, améliorer leur art et celui-ci peut être repris. De plus, leur art est éphémère, inutile et encombrant … Même si certains riches tharbians tentent de réussir l’impossible et de donner une valeur à leurs œuvres en forçant le mécénat, l’investissement artistique, je n’y crois guère. Les valeurs d’une société comme la nôtre ne peuvent être remises en compte si facilement.

our les tharbians, c’est uniquement quand une chose n’a plus de prix qu’elle commence à en avoir un. La richesse n’est rien si elle ne s’accompagne pas de l’exceptionnel. Tout autour de toi, tu verras des objets qui représentent une vie, pas plus, pas moins … Qui peut se vanter de posséder tant de vies ?

u fait, Farim, tu me brûleras les babioles de l’armoire, j’en ai assez qu’elle prennent la poussière chez moi … »

Extraits du livre " Conversations " de l’érudit Ilmad Ibn Fathaoui, traduit du tharbian par Iassim Al Trahaïr

GAROU 2017